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Le jour où j'ai réalisé que la retraite n'était plus si loin

  • George Chen
  • Jun 20
  • 3 min read

Il y a des moments où le temps ne se manifeste pas bruyamment.


Pas lors d’un anniversaire.


Pas à cause des cheveux gris.


Pas dans le bureau d’un médecin.


Mais au détour d’une conversation ordinaire avec un client, dans la boutique.


Ces derniers mois, cela m’est arrivé plusieurs fois. En discutant avec des clients, la question de l’âge surgissait naturellement. Je mentionnais le mien sans y penser, puis une idée apparaissait soudain, presque en arrière-plan :


Dans une dizaine d’années, je pourrai toucher ma retraite.


Dix ans.


Ce n’est pas un chiffre inquiétant. Dix ans restent une durée confortable. Suffisante pour écrire d’autres livres, apprendre de nouvelles choses, faire encore quelques erreurs, et tenter d’autres aventures que l’on remet souvent à plus tard sans s’en rendre compte.


Et pourtant, quelque chose avait changé.


Pendant longtemps, la retraite appartenait aux autres. C’était une réalité réservée à une génération plus âgée, un horizon lointain, presque abstrait.


Aujourd’hui, cet horizon est devenu le mien.


Hier, ma femme Annie est allée rencontrer un fournisseur de matériaux pour l’impression sur toile avec lequel nous travaillons depuis plus de dix ans. Il s’appelle Peter.


Nous le connaissons depuis longtemps, mais presque uniquement à travers des courriels et des appels téléphoniques. Une voix, une signature électronique, une présence professionnelle sans visage.


Hier, Annie l’a rencontré pour la première fois.


À son retour, elle m’a dit quelque chose qui m’a longtemps poursuivi.


« J’ai remarqué qu’il avait beaucoup vieilli depuis le début de notre collaboration », m’a-t-elle dit.


Puis elle a ajouté, après un silence :


« Et je me suis demandé… est-ce qu’à ses yeux, j’ai vieilli de la même façon ? »


Cette phrase m’a frappé immédiatement.


Parce qu’elle est vraie d’une manière très simple, presque inconfortable.


Nous voyons le vieillissement des autres avec une netteté que nous n’avons pas pour nous-mêmes.


Les cheveux blanchissent chez les fournisseurs.


Les pas deviennent plus lents chez certains clients.


Les enfants deviennent adultes sans que l’on puisse identifier le moment exact du passage.


Mais notre propre transformation n’arrive jamais d’un coup. Elle se fait par petites unités invisibles, trop discrètes pour être remarquées au jour le jour.


Puis un jour, nous réalisons simplement que vingt ans ont disparu sans avoir jamais fait de bruit.


Peut-être est-ce pour cela que la photographie me fascine autant.


Mais ce n’est pas seulement une question de mémoire.


C’est une question de regard.


Car lorsque l’on commence à regarder les images anciennes, quelque chose d’étrange apparaît.


Il existe d’abord cette expression que nous utilisons sans réfléchir : « une vieille photo ».


Pourtant, lorsque l’on observe attentivement ce qu’elle contient, on découvre presque toujours un monde encore très jeune.


Sur cette image, notre peau était encore lisse.


Nos parents respiraient encore le même air que nous respirons aujourd’hui.


Le vieux plex derrière nous tenait encore debout au coin de la rue, intact, sans encore appartenir à la mémoire.


L’enfant à nos pieds venait tout juste d’apprendre à se tenir debout, sans savoir ce que tomber allait signifier plus tard.

Le chien de la famille attendait encore chaque soir derrière la porte, comme si rien ne devait changer.

Rien, à l’intérieur de la photographie, ne se percevait comme vieux.


Les personnes sur l’image vivaient simplement une journée ordinaire, sans savoir que, des années plus tard, ce moment serait appelé « une vieille photo ».


Et c’est là que quelque chose se renverse.


Peut-être que la photographie n’a jamais vieilli.


Peut-être que c’est nous qui avons vieilli.


Mais surtout, peut-être que la photographie nous permet de voir le temps autrement.

De relier ce que nous sommes devenus à ce que nous étions sans le savoir.


Et cela donne un sens différent au mot « ancien ».


Car ce que nous appelons une vieille photo n’est pas seulement une image du passé.

C’est un instant où rien n’était encore perdu.


Un instant où tout était encore présent, sans que nous le sachions.



 
 
 

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Le temps file. Notre travail, c’est d’aider à retenir les instants qui comptent

Certains souvenirs s’effacent, mais entre de bonnes mains, ils retrouvent toujours la lumière. 

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