top of page

Le poing fermé d’un nouveau-né

  • George Chen
  • 1 day ago
  • 2 min read

Il y a quelques jours, un après-midi tranquille, la porte de la boutique s’est ouverte doucement. Un client est entré, sans se presser. Il a simplement salué, puis, comme beaucoup d’autres, il a laissé son regard se promener autour de lui en attendant.


Sur le comptoir, il y avait quelques livres que j’avais moi-même imprimés. Parmi eux, le tout premier que j’ai écrit sur la guerre. Il ne cherchait pas à attirer l’attention. Il était là, simplement, comme un objet parmi d’autres.


L’homme l’a pris.


Au début, il a tourné les pages distraitement, comme pour faire passer le temps. Puis quelque chose a changé. Le rythme de ses gestes s’est ralenti. Il s’est arrêté sur certaines pages. Et après un moment, il m’a dit doucement :


— Je viens du Liban. Là-bas… la guerre ne s’arrête jamais vraiment.


Sa voix était calme. Presque neutre. Comme si ces mots faisaient déjà partie de lui depuis longtemps. Et c’est justement cette absence de dramatisation qui leur donnait du poids.


À cet instant, j’ai compris que ce livre, pour moi, était une tentative d’imaginer, de comprendre à distance. Mais pour lui, ce n’était pas une distance.


Il n’était pas venu pour le livre.


Il est bijoutier. Ce jour-là, il m’a apporté une image : la main de sa fille, à peine née, serrée en un petit poing. Un geste que tous les nourrissons font presque instinctivement, mais qui, sur la photo, semblait porter une étrange intensité.


Il voulait imprimer cette image sur du carton, pour accompagner un bracelet qu’il venait de créer.


Un objet précieux, né d’une main si petite.


J’ai imprimé la photo. Le papier, les couleurs, la découpe… tout était simple. Comme tant d’autres commandes du quotidien.


Quelques jours plus tard, il est revenu.


Cette fois, nous avons parlé un peu plus. J’ai appris qu’il n’habitait pas du tout dans le quartier. Qu’il venait de la banlieue de Montréal. Plus d’une heure de route, juste pour cette petite impression.


Ce n’était pas la première fois que quelqu’un venait de loin. En treize ans, j’ai vu passer beaucoup de visages, beaucoup de trajets invisibles. Mais cette fois, quelque chose est resté.


Peut-être à cause du livre ouvert par hasard.

Peut-être à cause de ce pays évoqué en quelques mots.

Peut-être à cause de ce petit poing fermé.


La guerre et la naissance, réunies un instant dans le même espace.


Un homme venant d’un lieu marqué par l’incertitude, apportant avec lui l’image d’un commencement. Une main minuscule, encore fermée, comme si elle retenait déjà quelque chose.


Je me suis dit que ce que nous faisons ici — imprimer, scanner, encadrer — paraît souvent technique, presque banal. Mais parfois, cela touche à autre chose.


À un désir de garder.


Garder une trace, un instant, une relation.

Donner une forme à ce qui, autrement, passerait.


Depuis, je repense souvent à cette image. À ce petit poing.


Il n’exprime pas la force. Pas encore.

Mais il porte une forme de présence, presque silencieuse.


Peut-être que, chacun à notre manière, nous passons par là.

À tenir quelque chose, sans toujours savoir quoi.


Un souvenir.

Une histoire.

Ou simplement, un début.


Et entre tout cela, nous essayons, tant bien que mal, de donner à ces fragments une place où ils peuvent rester.

 
 
 

Recent Posts

See All
Une photo, et tout le temps qu’elle contient

Il y a des journées où l’on imprime des centaines de pages,et d’autres où une seule image suffit. Ce jour-là, dans ma boutique, entre deux commandes plutôt urgentes, une dame est entrée doucement.Rien

 
 
 

Comments

Rated 0 out of 5 stars.
No ratings yet

Add a rating
bottom of page