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L'échappée des mots et les cinquante-deux hivers

  • George Chen
  • May 15
  • 2 min read


Parfois, ma petite boutique de Saint-Henri se transforme en une gare temporelle où les destins les plus lointains viennent s’imprimer sur le même calque. Hier, ce sont deux de mes fidèles clients qui ont franchi la porte : un vieux couple, marié depuis cinquante-deux ans, dont la simple présence semble défier la hâte de notre siècle.


L’histoire de cet homme est un archipel à elle seule. À l’âge de six ans, il a fui l’Estonie avec son père pour échapper aux tumultes de l’Histoire, trouvant un havre ici, à Montréal. C’est dans cette ville qu’il a grandi, qu’il a rencontré son épouse d’origine irlandaise, et qu’ils ont partagé, pendant plus de trois décennies, la noble tâche d’enseigner à l’Université Concordia. Aujourd'hui, après vingt ans d'une retraite paisible, leur arbre généalogique a pris racine dans le sol montréalais : trois enfants, six petits-enfants, tous réunis sous le même ciel laurentien.


Pendant que nous bavardions, le fil de la conversation nous a menés vers mon propre parcours. J’ai mentionné que j’avais longtemps travaillé au Turkménistan.


C’est alors qu’il m’a posé cette question, d'une voix douce mais chargée du poids de sa propre enfance : — « Did you escape from there? » (Est-ce que tu t'es échappé de là-bas ?)

Sur le coup, je n’ai pas compris. Un silence s’est installé dans la boutique, suspendu entre le bruit de la rue et le ronronnement des machines. J’ai hésité longuement. Ce mot, escape, a ricoché contre mes propres souvenirs avant que je ne saisisse sa portée.


Pour cet ancien enfant de réfugiés, chaque déplacement d’un pays autoritaire ou lointain vers l'Occident ne peut être pensé que comme une « évasion ». Son logiciel de vie est programmé par la fuite originelle. Pour lui, on ne quitte pas un endroit comme le Turkménistan : on s'en échappe.


Ma hésitation n’était pas seulement linguistique, elle était existentielle. Elle mesurait la distance entre deux époques, deux vécus de l'exil.


En les regardant repartir bras dessus, bras dessous, je me suis dit que ces cinquante-deux ans de mariage étaient peut-être leur plus belle victoire sur la fuite. Ils ont arrêté de courir. Ils ont construit une forteresse de temps et de transmission, là où la grande Histoire n'a plus de prise.


Dans ce monde numérique où tout s'efface d'un clic, ces conversations gravées dans la réalité de ma boutique sont comme de l'encre indélébile. Elles me rappellent que nous sommes tous des survivants d'un voyage que nous essayons, tant bien que mal, de traduire les uns pour les autres.


George Chen ACCO PHOTO

 
 
 

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Le temps file. Notre travail, c’est d’aider à retenir les instants qui comptent

Certains souvenirs s’effacent, mais entre de bonnes mains, ils retrouvent toujours la lumière. 

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