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La respiration de la boîte en bois

  • George Chen
  • May 17
  • 3 min read

J’ai longtemps eu un doute.


Je marchais dans les rues de Saint-Henri, et mon regard butait souvent sur elles. Ces petites bibliothèques en bois, fixées au bout d’un poteau, posées au bord des trottoirs comme des cabanes d’oiseaux pour l'esprit.


Je me demandais si ces « bibliothèques libres » étaient vraiment vivantes.


Est-ce que les gens ouvrent la petite porte vitrée en passant ? Est-ce qu’ils s’arrêtent au milieu de leur course, entre le travail et l'épicerie, pour y plonger une main curieuse ? Ou est-ce que tout cela n’est qu’un décor un peu nostalgique ? Une jolie idée urbaine que la pluie d'automne et la neige lourde de Montréal finissent par user, puis par oublier.


Il y a quelques jours, j’ai voulu vérifier. Je suis allé voir celle qui se trouve juste devant l’école Saint-Zotique, ici dans le quartier. Derrière la clôture de métal.


J’ai étendu la main. J’ai ouvert la petite porte en bois.


Il y avait deux, peut-être trois livres à l’intérieur. Pas plus. Ils attendaient là, silencieux, un peu humides, figés dans le vide de la boîte. J'ai refermé la porte, sceptique.


Aujourd’hui, le hasard de ma marche m’a ramené au même endroit. Je suis repassé devant l'école.


Et là… les livres avaient disparu.


La boîte était vide. Plus rien.


Quelqu’un était passé par là. Un inconnu avait ouvert la porte, avait fait glisser ses doigts sur les tranches, et avait emporté ces pages avec lui, dans sa propre vie, derrière l'une de ces fenêtres en briques du quartier.


À cet instant précis, au bord du trottoir, j’ai compris. J’ai compris que ce système invisible respirait vraiment. Ce n’était pas un cimetière de papier, c’était un cœur qui battait au ralenti, à l'abri du bruit numérique.


Alors, j’ai décidé de faire un geste simple. Une réponse à cette respiration.


Dans mon sac, j’avais un exemplaire d’auteur que je venais tout juste de recevoir d’Amazon. Luca, Timur et le Royaume Caché. Un de mes propres livres, frais imprimé.

Je l’ai sorti, et je l’ai déposé délicatement dans la petite bibliothèque vide.

C’est une histoire que j’ai écrite en pensant aux familles ouvrières de Saint-Henri. L’histoire d’un petit garçon qui découvre son corps, apprivoise ses gestes, traverse ses propres inquiétudes… Un enfant singulier, que l’on dit souvent « distrait » sur les bancs de l’école. Un enfant qu’un médecin, un jour, finira par étiqueter d’un diagnostic précis : un léger trouble du spectre de l’autisme.


Mais au-delà des mots de la médecine, c’est surtout une histoire de regard. Une réflexion sur la manière dont notre société observe un enfant, dont elle le juge et le cadre, avant même de prendre le temps de l’écouter.


En refermant la porte de bois sur mon livre, je me suis dit que j’aurais pu faire les choses autrement. Plus professionnellement, peut-être. J’aurais pu attendre un peu. Repasser par ma boutique de print, concevoir de beaux marque-pages minimalistes, imprimer des cartes de visite soignées avec mes réseaux sociaux, et les glisser entre les pages pour faire la promotion de mon travail d'auteur.


C'est le réflexe du commerçant. Et peut-être que je le ferai la prochaine fois.


Mais pour l’instant, l’écrivain en moi préfère la pureté de l'expérience. Je veux juste observer.


Je vais revenir. Régulièrement.


Je vais continuer à déposer mes livres dans cette petite boîte en bois, sans rien demander en retour, sans fioritures. Juste pour le plaisir d'alimenter ce système silencieux, et en attendant de voir qui, un jour, au détour d'une rue de Montréal, ouvrira ces pages imprimées sur du vrai papier.


George Chen Écrivain & Observateur de quartier

 
 
 

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Certains souvenirs s’effacent, mais entre de bonnes mains, ils retrouvent toujours la lumière. 

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