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Pourquoi apprendre à écrire de la poésie à dix-huit ans ?

  • George Chen
  • Jun 14
  • 4 min read

À dix-huit ans, beaucoup de jeunes pensent que la poésie appartient au passé.


On l’associe aux examens, aux dissertations ou à quelques auteurs étudiés en classe.


Pourtant, la poésie est peut-être l’une des formes d’écriture les plus utiles pour apprendre à vivre.


Elle ne garantit ni l’amitié ni l’amour.


Mais elle aide à exprimer ce que l’on ressent réellement.


Et lorsqu’on y réfléchit bien, les amitiés profondes comme les grandes histoires d’amour commencent souvent par quelque chose de très simple : quelques mots sincères.


La poésie nous apprend justement à trouver ces mots.


Lorsque j’étais plus jeune, un poème du poète chinois Luo Fu m’a profondément marqué.


Le poème raconte une attente.


L’eau monte lentement.


D’abord jusqu’aux genoux.


Puis jusqu’au ventre.


Puis jusqu’à la gorge.


Le narrateur reste pourtant là, les yeux tournés vers le chemin où pourrait apparaître la personne attendue.


Le temps passe.


Des mousses poussent sur les pierres.


Des coquillages s’accrochent à ses bras.


Ses cheveux se mêlent au courant comme des serpents d’eau.


Et pourtant il continue :


Si l’eau vient, je t’attendrai dans l’eau.

Si le feu vient, je t’attendrai dans les cendres.


Ce poème ne parle pas seulement d’amour.


Il parle de fidélité.


Il parle de patience.


Il parle de cette capacité humaine à continuer d’espérer malgré le temps qui passe.

C’est là que se trouve le premier secret de la poésie.


Ne cherchez pas à expliquer une émotion.


Montrez-la.


N’écrivez pas :

Je suis triste.


Montrez une chaise vide.


N’écrivez pas :

Je suis amoureux.


Montrez quelqu’un qui attend sous la pluie.


N’écrivez pas :

J’espère.


Montrez une jeune pousse qui traverse le béton.


La poésie ressemble beaucoup au dessin.


Un peintre ne dessine pas directement la joie, la nostalgie ou la peur.


Il dessine une scène.


Une lumière.


Un paysage.


Le spectateur ressent ensuite l’émotion.


Le poète fait exactement la même chose avec les mots.


On pourrait dire :

La poésie est une manière de peindre avec des phrases.


Au Québec, nous possédons également une grande tradition de poésie lyrique.


L’un des noms les plus importants est celui d’Émile Nelligan.


Ses poèmes parlent souvent de navires, de jardins, de nuits, d’étoiles ou de rêves.


Pourtant, ces images ne sont jamais seulement des objets.


Chez Nelligan, un navire devient une destinée.


Une étoile devient une espérance.


Une nuit devient une solitude.


Comme chez Luo Fu, l’émotion n’est jamais expliquée directement.


Elle apparaît à travers les images.


C’est probablement pour cette raison que ses poèmes continuent de toucher les lecteurs plus d’un siècle après leur écriture.


Ils nous rappellent qu’un poème n’est pas une démonstration.


C’est une expérience.


Le lecteur n’y cherche pas une réponse.


Il y cherche un écho.


Le deuxième secret de la poésie est que les objets comptent souvent davantage que les idées.


Les jeunes auteurs pensent parfois qu’ils doivent écrire des pensées profondes.


En réalité, il suffit souvent d’observer attentivement quelque chose de très simple.


Une photographie.


Une bicyclette.


Une vieille fenêtre.


Un arbre devant une école.


Un livre oublié sur une étagère.


Les grands poèmes naissent rarement de grandes théories.


Ils naissent souvent d’un regard attentif porté sur les petites choses.


Regardez longtemps ce que les autres ne remarquent plus.


Puis essayez de raconter ce que vous voyez.


Vous découvrirez parfois un monde entier caché derrière un détail.


Le troisième secret est que la poésie peut devenir autre chose.


Une histoire.


Une nouvelle.


Parfois même un roman.


À la fin de mon roman Nonimportantech, j’ai placé un petit poème :


Ma sœur était un immense oiseau venu des mers du Nord ;

Moi, j’étais un petit lapin des collines du Sud.

Je portais dans ma bouche de jeunes pousses de bambou,

simplement pour lui faire plaisir.

Elle parcourait les cieux sur des milliers de kilomètres ;

Moi, je gardais tranquillement ma montagne.

Et si un jour elle regardait en arrière,

j’espère qu’elle ne regretterait jamais ces anciens bambous.


À première vue, il ne s’agit que d’un oiseau et d’un lapin.


Mais derrière eux se cachent l’amitié, la loyauté, les différences entre les êtres humains et la manière dont chacun trouve sa place dans le monde.


La poésie possède ce pouvoir étrange :

dire beaucoup plus que ce qui est réellement écrit.


Les poètes chinois parlent parfois de « 守望 », l’idée de veiller sur quelqu’un ou sur quelque chose au fil du temps.


Les poètes québécois parlent souvent de mémoire, de rêve ou d’espérance.


Les mots changent.


Les cultures changent.


Mais les émotions humaines restent étonnamment proches.


Nous avons tous attendu quelqu’un.


Nous avons tous espéré quelque chose.


Nous avons tous perdu quelque chose.


Et nous avons tous essayé, un jour ou l’autre, de comprendre ce qui nous arrivait.


La poésie est l’une des façons les plus anciennes de le faire.


Alors pourquoi écrire de la poésie à dix-huit ans ?


Pas pour devenir célèbre.


Pas pour impressionner un professeur.


Pas même pour obtenir une meilleure note.


Mais pour apprendre à regarder.


À regarder les autres.


À regarder le monde.


À se regarder soi-même.


La poésie nous apprend que les émotions ne sont pas seulement des mots.


Elles sont des images.


Des gestes.


Des objets.


Des saisons.


Une personne qui attend dans l’eau.


Un navire perdu dans la nuit.


Un petit lapin qui apporte un bambou à un oiseau géant.


Lorsque l’on apprend à voir ces choses-là, on découvre peu à peu quelque chose d’important :

les émotions les plus profondes ne se crient pas toujours.


Très souvent, elles avancent en silence.


Comme une étoile dans le ciel de Nelligan.


Comme le courant qui monte dans le poème de Luo Fu.


Comme un souvenir qui demeure longtemps après la dernière page d’un roman.


Et c’est peut-être là que commence la poésie.

 
 
 

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Le temps file. Notre travail, c’est d’aider à retenir les instants qui comptent

Certains souvenirs s’effacent, mais entre de bonnes mains, ils retrouvent toujours la lumière. 

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