Pourquoi mon roman commence par une boîte à lunch
- George Chen
- Jul 3
- 3 min read

Parmi toutes les habitudes que j'ai découvertes en arrivant au Canada, l'une des plus simples s'est révélée être l'une des plus inspirantes : la boîte à lunch.
Avant d'immigrer, je n'en utilisais pratiquement jamais.
À l'école comme dans les organismes où je travaillais en Chine, les repas étaient servis dans des cafétérias collectives. Apporter son repas de la maison ne faisait tout simplement pas partie de mon quotidien.
Tout a changé après mon arrivée au Canada.
J'ai repris mes études au Centre d'éducation des adultes Champlain, à l'UQAM, à Concordia University, à LaSalle College et au Collège de Rosemont. Plus tard, lorsque je suis devenu père, préparer chaque matin une boîte à lunch équilibrée, colorée et appétissante pour mes deux enfants est devenu une habitude familiale.
C'est alors que j'ai découvert un autre aspect de la vie scolaire canadienne.
Les boîtes à lunch disparaissent.
Parfois, elles sont oubliées.
Parfois, elles sont échangées par erreur.
Et parfois…
elles sont réellement volées.
Tous ceux qui ont fréquenté une école ou une université canadienne connaissent ce phénomène.
Les étudiants écrivent leur nom en gros caractères.
Ils collent des autocollants.
Ils choisissent des contenants originaux pour qu'on puisse les reconnaître facilement.
Mais ce qui m'a toujours amusé, c'est l'incroyable imagination déployée pour protéger un simple repas.
Certains dessinaient de faux talismans sur leur boîte.
D'autres ajoutaient de prétendues malédictions, des symboles mystérieux ou des inscriptions qui semblaient sortir d'un vieux manuscrit ésotérique.
Personne n'y croyait vraiment.
Ce n'était pas le but.
L'idée était simplement de faire hésiter un éventuel voleur pendant quelques secondes.
Et très souvent…
cela suffisait.
Il arrivait même que celui qui avait osé ouvrir une boîte « maudite » devienne, malgré lui, le sujet des plaisanteries de toute la classe.
Aujourd'hui, cette idée fait même partie de la culture d'Internet.
On trouve facilement des autocollants imitant des sceaux taoïstes ou des talismans asiatiques, spécialement conçus pour décorer une boîte à lunch.
C'est drôle.
C'est absurde.
Mais cela raconte aussi quelque chose de la vie en collectivité.
Quand les repas disparaissent régulièrement, les étudiants inventent leurs propres légendes, leurs propres symboles et leurs propres rituels.
Avec le recul, je comprends que ces petites expériences quotidiennes ont discrètement nourri mon imagination.
Lorsque j'ai commencé à écrire Nonimportantech, je ne voulais pas ouvrir le roman par un meurtre, une catastrophe ou une grande conspiration.
Je voulais commencer par quelque chose que tous les étudiants canadiens connaissent.
Une boîte à lunch disparue.
Dès le premier chapitre, Xiaoyu découvre que son repas a encore été volé. Un ami lui remet une étrange étiquette censée révéler publiquement l'identité du voleur. Ce qui ressemble à une simple anecdote universitaire devient peu à peu une histoire beaucoup plus mystérieuse.
Le lecteur croit naturellement que cette étiquette ne sert qu'à identifier le coupable.
En réalité, elle cache une seconde signification.
Des années plus tard, après des amitiés, des séparations, des retrouvailles et bien des malentendus, la même boîte à lunch réapparaît. Sous une étiquette apparemment banale se trouve un autre message qui bouleverse complètement le sens d'un événement que tout le monde croyait avoir compris depuis longtemps.
Cette boîte à lunch ne parle finalement pas de nourriture.
Elle parle des étiquettes que nous collons aux objets… et aux personnes.
Du nom inscrit sur un contenant.
De l'identité.
De la mémoire.
Et de ces paroles que certains n'osent jamais prononcer autrement.
Avec le temps, j'ai aussi compris qu'une boîte à lunch est un objet très particulier.
On peut perdre un portefeuille.
Remplacer un téléphone.
Prêter un livre.
Mais une boîte à lunch est faite pour rentrer à la maison chaque soir.
Elle emporte un petit morceau du foyer jusqu'à l'école… puis le ramène à la maison.
C'est peut-être pour cela que sa disparition paraît si personnelle.
Et c'est peut-être pour cela que j'ai choisi une boîte à lunch pour ouvrir mon histoire.
Les plus grands récits ne commencent pas toujours par des événements extraordinaires.
Parfois, ils commencent simplement lorsqu'on ouvre le réfrigérateur…
et que sa boîte à lunch n'est plus là.








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