Une lectrice est revenue avec son enfance

Depuis quelque temps, quelque chose d’assez inattendu se passe dans ma petite boutique.
De plus en plus de personnes qui viennent pour des photos, des impressions ou simplement pour régler une petite affaire remarquent le livre posé près du comptoir :
Les Lignes de l’Amitié : Chroniques d’un enfant, de la solitude à la confiance
Certaines personnes le prennent, le feuillettent quelques minutes.D’autres lisent quelques pages de plus.
Et, peu à peu, certaines repartent avec un exemplaire.
Il y a quelques jours, deux dames ont acheté le livre. L’une d’elles m’a demandé d’écrire sur la première page :
« Pour Claudie »
puis de signer.
J’ai essayé de faire une dédicace élégante, même si mon écriture était probablement beaucoup moins élégante que je ne l’aurais souhaité.
Je lui ai dit que c’était une histoire assez légère.
Elle m’a regardé et m’a répondu, en substance :
« Non. Ce n’est pas si léger. Il y a quand même quelque chose de lourd. »
Elle n’avait lu que quelques pages.
Je ne lui ai pas expliqué tout ce que William allait traverser.
Pourtant, quand j’y repense maintenant, je comprends ce qu’elle voulait dire.
William doit composer avec les difficultés de la langue, avec le déménagement de sa famille, avec la peur de perdre ses repères, avec de nouvelles amitiés et des groupes déjà constitués.
Il connaît aussi ces petites exclusions qui ne ressemblent pas forcément à de la méchanceté, mais qui peuvent faire mal à un enfant.
Il rencontre un ami très sensible, parfois trop sensible.
Il voit une autre relation d’amitié se défaire sans même comprendre exactement pourquoi.
Et, plus tard, il décide même de dire à son professeur qu’il n’a peut-être plus besoin qu’on lui enseigne l’anglais, puisqu’il peut apprendre beaucoup de choses tout seul.
Rien de tout cela n’est une catastrophe.
Mais l’enfance n’a pas besoin de catastrophe pour être difficile.
Un ballon qu’on vous refuse peut devenir un véritable mur.
Un ami qui s’éloigne peut laisser une question qui reste longtemps.
Un déménagement peut rendre soudainement immense un monde que l’on croyait familier.
Et apprendre à vivre avec les autres demande parfois plus de courage que de gagner une bataille imaginaire.
Pourtant, j’ai toujours eu l’impression que ce livre était léger.
Peut-être parce que j’ai choisi de raconter ces choses doucement.
Il y a des parcs, des robots en LEGO, des jeux, des batailles imaginaires, des morceaux de papier, des enveloppes, des enfants qui courent et des amitiés qui se construisent petit à petit.
Le livre ne cherche pas à dramatiser l’enfance.
Peut-être que je pourrais dire aujourd’hui qu’il parle de choses lourdes racontées légèrement.
Et puis, aujourd’hui, cette lectrice est revenue dans ma boutique.
Je l’ai reconnue immédiatement.
Elle est entrée et, presque avant même de me dire bonjour, elle m’a annoncé qu’elle avait beaucoup aimé le livre.
Elle a employé une expression qui m’a particulièrement touché :
« Très touchante. »
Elle m’a expliqué qu’à certains moments, elle voulait arrêter sa lecture pour s’occuper de quelque chose d’un peu urgent.
Mais elle n’arrivait pas à s’arrêter.
Elle devait presque supporter la frustration d’attendre.
Je ne m’attendais pas vraiment à entendre cela.
Après tout, je pensais avoir écrit une histoire tranquille.
Mais voilà qu’une lectrice me racontait qu’elle avait eu du mal à quitter William.
Puis, tout naturellement, elle a sorti son téléphone.
Elle m’a montré quelques photographies d’elle-même lorsqu’elle était enfant.
Des photos anciennes, conservées aujourd’hui dans son téléphone.
Elle voulait en faire imprimer de très petites copies, environ 2 × 3 pouces.
J’ai regardé les images.
Et pendant quelques secondes, je n’ai plus vraiment pensé à mon livre.
Je pensais simplement à cette étrange rencontre entre une histoire inventée et une enfance réelle.
Elle venait de lire l’histoire d’un enfant qui essayait de trouver sa place dans le monde.
Et maintenant, elle me montrait l’enfant qu’elle avait été elle-même.
Peut-être que c’est aussi cela, une photographie.
Nous passons une grande partie de notre vie à avancer.
Puis, un jour, nous regardons une vieille image et nous découvrons que cette petite personne existe encore quelque part en nous.
Et mon métier, au fond, consiste souvent à faire passer ces souvenirs d’un écran à quelque chose que l’on peut tenir dans la main.
Une petite photographie de deux pouces sur trois.
Un morceau de papier.
Une image que l’on peut garder dans un portefeuille, dans une boîte, dans un tiroir.
Elle a regardé autour d’elle et a vu que la boutique était assez occupée.
Alors elle m’a dit qu’elle reviendrait vers la fin de l’après-midi.
Puis elle est partie, avec une certaine timidité.
Je l’ai regardée sortir.
Et je me suis dit que cette rencontre était peut-être plus belle que tout ce que j’aurais pu organiser pour promouvoir mon livre.
Je n’avais rien préparé.
Elle n’était pas venue pour parler littérature.
Elle était simplement entrée dans ma boutique.
Elle avait remarqué un livre.
Elle l’avait acheté.
Elle l’avait lu.
Il l’avait touchée.
Et quelques jours plus tard, elle revenait avec des photographies de son enfance.
C’est peut-être ainsi que j’aimerais que Les Lignes de l’Amitié continue son chemin.
Pas nécessairement par de grandes campagnes ou par de grandes promesses.
Simplement de personne en personne.
Quelqu’un ouvre le livre.
Quelques pages deviennent quelques chapitres.
Une histoire d’enfant rejoint peut-être un souvenir personnel.
Et un jour, cette personne revient dans une petite boutique de Montréal avec son propre passé dans son téléphone.
Un livre parle d’un enfant qui cherche sa place dans le monde.
Une lectrice revient avec l’enfant qu’elle a été.
Finalement, peut-être que les lignes de l’amitié ne sont pas seulement celles qui relient les personnages de mon histoire.
Elles peuvent aussi relier un livre à un lecteur, un souvenir à une photographie, et une petite boutique à quelqu’un qui y est entré un jour presque par hasard.







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